Maurice Gross, un grand linguiste

LE MONDE | 12.12.01 | 11h26

DANS L'IMMENSE révolution d'idées qui marque l'avant-1968, on voit surgir deux jeunes gens qui vont renouveler complètement le domaine linguistique français et bien au-delà : Nicolas Ruwet et Maurice Gross. Ils ne sont ni l'un ni l'autre des professionnels : Ruwet est musicien, critique littéraire, ouvert à toutes les sciences de l'homme ; Gross, scientifique, informaticien surtout. Tous les deux deviendront de grands linguistes. Ils viennent de disparaître à quelques semaines d'intervalle, Nicolas Ruwet le 14 novembre (Le Monde du 27 novembre) et Maurice Gross samedi 8 décembre, à Paris, des suites d'un cancer.

Né le 21 juillet 1934 à Sedan, Maurice Gross entre, dès sa sortie de l'Ecole polytechnique (promo 1955), comme ingénieur de l'Armement, au Centre de calcul dirigé par Aimé Sestier. Le Centre est surtout chargé de fonder un laboratoire français pour la traduction automatique. Le modèle est américain. Maurice Gross dépouille d'innombrables grammaires, pour le français et l'anglais - et l'allemand, sa spécialité ; pour le russe, en traduction anglaise. Aucune ne le satisfait ; mais il entre en contact avec de vrais linguistes, Kuno, Klima.

Il rêve d'inventorier la langue et de mettre de l'ordre dans les grammaires en trouvant des règles. Il profite d'une bourse de l'Unesco pour aller à Harvard en 1961 et fréquente le MIT, dont il gardera un souvenir ébloui : un laboratoire de recherches en électronique tous azimuts, qui formait en deux ans des équipes de spécialistes ; et particulièrement en acoustique phonétique. Noam Chomsky était là, en mathématiques et en phonétique. Il était aidé, dans ses formalisations, par un Français, Marcel-Paul Schutzenberger, spécialisé en biologie informatique.

Maurice Gross suit des cours de mathématiques, apprend à programmer et rédige un analyseur syntaxique qui peut servir à l'intelligence artificielle. A la fin de l'année, il revient à Paris pour apprendre que le Centre de calcul va fermer. On renonce à la traduction automatique. Mais le mouvement a fait connaître les nouvelles grammaires, comme les Structures syntaxiques de Chomsky (1957). Gross entre au Laboratoire de calcul Blaise-Pascal du CNRS et travaille avec Schutzenberger à établir des grammaires formelles, des problèmes de combinatoire. Il se prend encore pour un informaticien, pas pour un linguiste. Pas encore. Au Centre Henri-Poincaré, fondé en 1960, il fait des cours avec les nouveaux linguistes comme Pottier et Greimas ; il forme des élèves, et publie. Ainsi les Notions sur les grammaires formelles (1967) avec André Lentin, gendre du linguiste Marcel Cohen.

LA LANGUE À BRAS-LE-CORPS

Gross admire toujours Chomsky, mais il s'est un peu éloigné et se méfie de sa virtuosité ; l'empirique qu'il est est rétif aux systèmes trop fermés. Schutzenberger est là, une nouvelle fois : son ami Zellig Harris, maître de Chomsky, cherche un mathématicien pour ses formalisations à Philadelphie. Harris invite Gross ; c'est tout de suite l'entente parfaite. Gross prend la langue à bras-le-corps, la phonologie, la syntaxe, trie, classe et écrit des grammaires en français et en anglais. Il en retire deux thèses soutenues en France qui lui permettent d'abord d'enseigner à Aix, recruté par l'épistémologue Gilles-Gaston Granger, puis d'être la vedette, en 1967, avec Ruwet et Jean Dubois, du fabuleux sémi- naire d'été de Nancy, organisé par Antoine Culioli, où se constitue une grande équipe moderne qui aboutit à la fondation du Centre expérimental de Vincennes en 1969. Maurice Gross est de l'aventure.

Les livres se succèdent, d'une qualité exceptionnelle, sur la syntaxe du verbe, de l'adverbe, etc., sous le label Grammaire transformationnelle, explicité dans un texte théorique : Méthodes en syntaxe. Il prend la tête du Laboratoire d'automatique documentaire et linguistique (LADL-CNRS), à Paris-VII, qui multiplie dépouillements informatisés, dictionnaires automatiques, correcteurs de fautes, etc., et forme des tribus d'élèves, portés par le charisme d'un maître doué d'une intense séduction. Maurice Gross était un de ces hommes rares dont l'exigence intellectuelle et l'esprit d'invention auront bouleversé les cadres anciens. Son ouvre était encore en développement. Elle s'est brusquement arrêtée avec la mort.

Jean-Claude Chevalier